Archives de catégorie : Questions ?

Les roitelets

Poème illustré par un tableau de :
Lucie Allard

Alentour, là dehors, coexistent le monde,
La Provence, le ciel et la Terre bien ronde
Gravitant dans les nues. Et pourtant, tel un roi,
– Microbe minuscule, exempt de tout effroi –

L’on se croit essentiel. Bien que l’on n’y occupe
Qu’une place congrue, tous les Hommes sont dupes
D’un rêve merveilleux : se croire indispensables !
Idée qui les séduit ! Fable déraisonnable :

Nous sommes tous mortels, éminemment fragiles,
Et ne sommes qu’un rien. Statuettes d’argile
Au creux de l’Univers, nous prenant pour des dieux,
Nous voulons oublier qu’il nous faut dire adieu

N’importe où, quel qu’on soit, à n’importe quel âge,
Tout petits, si petits, négligeant les ravages
Du Temps qui passe et fuit tout en nous emportant…
Mais Toi, qui es-tu donc pour te croire important ?

C’est comme la Provence : elle semble éternelle,
Hiératique, figée dans la sempiternelle
Dégradation de tout. Et pourtant elle aussi
S’érode peu à peu ; elle est à la merci

Du Temps inassouvi, mais sur une autre échelle.
Ma Provence jolie qui te crois immortelle,
Tu ne l’es guère plus que tous ces roitelets,
Eux-mêmes aussi chétifs que certains oiselets

Agrippés mordicus à leur petite vie.
Pourtant nous restons là, et n’avons qu’une envie :
Poursuivre très longtemps ce dérisoire tour
Sur le manège fou et incertain qui court

Vers l’implacable fin, nous croyant des titans,
Alors que notre vie n’est qu’un fort bref instant.

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Tristesse printanière

Le ciel est un peu gris avec des reflets jaunes.
On est au mois d’avril, et tout nous semble atone,
Insipide, engourdi comme un temps finissant :
Renouveau sans éclat aux accents languissants…

Pleuvrait-il en nos coeurs comme il pleut au jardin ?
Le printemps semble mou, sans cet esprit badin
De saison enjouée bariolée de teintes
Polychromes et gaies. Que des couleurs éteintes,

Un hiver attardé ne sachant pas mourir !
Un rayon de soleil ténu comme un soupir ?
Il est déjà fané… De nouveau la tristesse
Vient envahir nos coeurs désemparés que blessent

Les rires d’un passé semblant tout envahir.
On voudrait bien ta main pour pouvoir repartir,
Sentir qu’en d’autres lieux ta vie se renouvelle,
Qu’elle peut de nouveau voler à tire d’ailes…

Mais dans le ciel trop gris courent des reflets jaunes
Et le doux chant des fleurs nous semble monotone,
Tous les ans identique et même un peu lassant…
Un sombre violon grince un air angoissant

Tout au fond de nos âmes. Il faudrait que ta vie
Recommence à frémir…En aurais-tu envie ?
L’on va laisser le Temps ranger son triste archet
Et attendre la fin de ce morne couplet…

A notre Monique

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Mourir au mois d’avril…

Poème illustré par un tableau de :

Eric Espigares
www.eric-espigares.com

Mourir un six avril, n’est-ce point incongru
Alors qu’autour de soi tout explose de vie
Et que la sève monte au coeur des arbres nus,
Alors que le soleil ressuscite à l’envi ?

Mourir à quarante ans au mitan de son temps,
Laisser anéantis tous les vivants qui restent,
Ouvrir au creux des coeurs l’énorme trou béant
D’un chagrin impossible à combler par les gestes

Tendres et impromptus de la tendresse humaine,
N’est-ce point malséant et même inconcevable ?
Laisser au fond des gens cette éternelle peine ?
Pour toi qui es parti est-ce même acceptable ?

Tous les avrils sont doux en Provence, et le vent
Redevient peu à peu cristallin  et léger.
Oui, mais toi tu es mort. Te souviens-tu d’antan
Avant que ton destin n’ait été abrégé ?

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La seconde fois

Il n’a pas bien compris  pourquoi il était là,
Mais peu lui importait : la vie semblait si belle.
Quel destin merveilleux ! Cette aurore nouvelle
Lui étant accordée une seconde fois,

Il ne savait comment il avait eu la chance
Qu’on la lui ait donnée ! Pour humer à nouveau
L’air pur de sa Provence, en éternel dévot,
Y chanter son amour et sa reconnaissance ?

Il a pourtant bientôt tristement déchanté
Quand il a retrouvé un Marseille angoissant :
Ce n’était plus la ville à l’ineffable  accent
Qui, quand il y vivait, l’avait tant enchanté,

Mais un monde sévère aux rues inexpressives,
Des femmes empêtrées dans de très longs manteaux,
Suivies par des barbus arriérés et brutaux.
Calme presque anormal, discrétion excessive…

Sur la ville pesait un ciel couleur de poix
L’enveloppant du gris d’un voile de tristesse.
Marseille avait perdu cette aura d’allégresse
Qu’il avait tant aimée quand il était en bas.

Un monde sans couleurs et une ville morne
Qui ne savait plus rire, hurler ou s’engueuler.
Un Marseille trop sage, abruti, esseulé,
Semblant s’abandonner à un malheur sans bornes.

Il ne savait plus trop si c’était le Midi,
Sa Provence d’antan inondée de lumière.
Tout y semblait figé, son ciel était de pierre
Et le bonheur humain semblait s’en être enfui.

Alors l’Homme a eu peur. Il s’est mis à genoux
« Mon Dieu, a-t-il prié, ramène-moi chez Nous ! »

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L’angoissée

Poème illustré par un tableau de :

Gustave Caillebotte
(1848-1894)

Elle est à sa fenêtre, anxieuse, et elle attend
Qu’il rentre à la maison. Une terrible angoisse
Commence à la hanter. Depuis combien de temps,
La ronge ce souci ? Elle a peur qu’il ne croisse

Tant qu’ils vivront ici, dans cet appartement…
Et pourtant quelle joie quand un  beau jour Marseille
A ouvert grands ses bras à la jeune maman
Echouée dans la ville étalée au soleil…

Et puis son vieux mari, fatigué, se lassant
De devoir supporter un travail difficile,
Est retourné au bled un soir en la laissant
S’occuper des enfants parfois si difficiles !

On n’est pas mal ici. Au loin, l’on voit la mer.
Beaucoup voudraient avoir une aussi jolie vue !
Mais ces soucis rampants rendent son cœur amer.
Où est donc la vie douce et tranquille prévue

Avant de traverser ? Son fils qui a vingt ans
Déraille depuis peu. Minée par l’inquiétude,
Elle voit qu’il se perd, l’idiot, en fréquentant
Une bande de fous qui siègent d’habitude

Au pied de leur immeuble. Là, elle a vraiment peur,
Il devrait être là, elle se sent malade,
Sa tête est envahie par d’étranges vapeurs…
Il va lui raconter tout un tas de salades,

Mais elle n’en peut plus de faire la leçon.
« On vient de retrouver deux corps dans la garrigue »,
Dit-on à la radio. Pas lui, pas son garçon…
Son cœur tout affolé bat aussitôt la gigue.

Oh non, non, par pitié ! Car c’est ce qu’elle craint :
Qu’il aille un peu trop loin et se fasse descendre
Par l’un ou l’autre camp, parce qu’il a enfreint
Leurs terrifiantes lois. N’en pouvant plus d’attendre,

Elle va malgré tout préparer le dîner
Quand elle entend soudain une clé dans la porte.
« Salut, M’man ! M’en veux pas, mais j’étais au ciné. »
Elle voudrait parfois que le diable l’emporte…

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Echouage

La Méditerranée, bleue jusqu’à l’infini,
Se love sur la côte en caressant le sable ;
Elle murmure et chuinte, apaisée, si aimable
Avec son clapotis. Pas un seul autre bruit

Qui s’en vienne troubler la plage du Prophète
Et les quais désertés ! La grand’ville qui dort
Est lovée comme un chat dans la poussière d’or
Du chaud soleil levant, préparée pour la fête

D’un long jour de juillet au grand ciel indigo
Epuré par la brise. Et sous la voûte immense,
C’est un lent va-et-vient de l’eau rythmée qui danse,
Avançant, reculant comme pour un tango.

Il y a des baigneurs étendus sur le sable,
Quelques lève-très tôt qui désirent la paix,
Insouciants du soleil qui déjà se repaît
De leur peau blanche et nue, pour lui si délectable.

Tout est calme et serein… jusqu’à ce qu’une boule
Apparaisse au lointain, dansant au fil de l’eau.
Une épave ? Un paquet ? Un étrange ballot
Posé sur une vague en berceau qui chamboule

Cette chose incroyable ! On dirait une tête,
Grosse comme deux poings, attachée à un corps
Semblable à un pantin. Est-ce un enfant qui dort ?
Les gens se sont levés. Et toute vie s’arrête

En ce jour si douillet quand ils voient à leurs pieds
Un bébé tout chétif que la mer triomphante
A posé sur la plage heureuse et insouciante.
Alors prenant contre elle le tout petit noyé

Venu de l’horizon où son bateau coulé
S’enfonce peu à peu sous les vastes eaux claires,
Une femme rugit sa peine et sa colère.
Les autres restent cois, le cœur coagulé…

Mais la mer continue son ballet incessant.
Le soleil s’est levé. Un peu plus loin Marseille
Ignorant le malheur tout doucement s’éveille.
Malheur, pour les cœurs secs, de plus en plus lassant…

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L’habit d’Arlequin

Un poème inspiré par une idée de mon ami Denis S.

C’est sûr ! L’heure a sonné, il faut aller dormir ;
Retirer pour toujours l’incroyable costume
Qu’on appelle la Vie, cousu de souvenirs,
D’anecdotes, de joie, de peine et d’amertume.

C’est un curieux habit, fait de mille morceaux
Maintenant bien usés – unis, multicolores –
Dont Arnaud s’est lassé. Il va faire le saut.
Peut-être pourrait-il s’en travestir encore,

Mais il a tout vécu. Il est vraiment trop las
Pour y surajouter des pièces bien plus neuves.
Recoudre le costume ? Il n’existe ici-bas
Pas un seul procédé ni une seule épreuve

Qui puissent réparer les multiples erreurs
Faites en assemblant ces pièces disparates.
L’on ne revient jamais sur l’heur et le malheur
Qui composent la vie des pauvres automates

Que nous sommes toujours, vêtus de cet habit.
Et même s’il est fait des pièces innombrables
D’un costume arlequin, ce vêtement nous suit,
Collé à notre peau par un Sort intraitable…

La vie d’Arnaud ressemble à un frac d’Arlequin,
Fait de bouts de tissu, colorés ou très sombres.
Il est triste pour lui que le Destin taquin
Les ai cousus ensemble en les surfilant d’ombre…

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