Archives de catégorie : La Haute Provence

Un mas nommé lumière

Le soleil de juillet éclabousse de blanc
Les murs de la maison. Tellement éclatant
Qu’il poignarde les yeux, et sa folle lumière
Tombant tout droit des nues fait ciller les paupières.

La maison resplendit sous ces traits lumineux
Déversés par le ciel ; effet vertigineux
Des rayons verticaux pilonnant la Provence
Que la chaleur outrée plonge dans la dormance,

Mais que le mas subit sans en être affecté.
Il y a si longtemps qu’être ainsi impacté
Par le soleil brûlant est dans ses habitudes !
Il subit la chaleur sans trop de lassitude,

Silencieux et serein, même un peu embelli
Par cet embrasement violent qui abolit
Les griffures du temps sur sa vieille carcasse.
Il étincelle tant qu’on n’y voit plus les traces

De l’eau dégoulinant du toit un peu branlant
Dès que s’en vient l’automne au temps brinquebalant .
Le soleil en folie bombarde la garrigue
Où le mas est ancré. Aucun écran n’endigue

Cette extrême fureur naissant aux mois d’été
Sur le plateau trop chaud qui rampe jusqu’au pied
De la montagne bleue où pousse la lavande,
Où de joyeux criquets dansent la sarabande.

Le mas dort au soleil du mitan de l’été
Où le temps étouffant semble s’être arrêté.
Ses vieux murs tout pelés et penchés étincellent
Comme ceux des palais arrogants qui ruissellent

D’or et de pierreries dans les contes d’antan.
Il sait contrecarrer la corrosion du temps,
Tenant tête au soleil insensé qui l’attaque !
Rien ne viendra à bout de l’antique baraque.

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Publié dans A la maison, La Haute Provence, La Provence au coeur, Le début de l'été, Le soleil-lion | Laisser un commentaire

Début d’automne au Sauze*

Poème illustré par un tableau de :
Eric Bruni

Au fond de la vallée un voile de brouillard
Palpite sur l’Ubaye. L’air sent déjà l’automne.
La montagne a roussi, et presque chaque soir
Sur ses pentes herbues de longues vapeurs jaunes
S’effilochent au vent sous un soleil blafard

Qui semble avoir compris que c’en est bien fini
De son règne estival et de sa prépotence.
La lumière s’accroche aux mélèzes jaunis
Plantés tout de guingois, et leurs hautes potences
Se détachent en noir sur le ciel infini

Où passent en criant des oiseaux inconnus.
Il fait un peu frisquet. Il n’y a plus personne
Dans les bois encor verts aux sentiers biscornus
Errant de-ci de-là. Et le torrent d’eau jaune
Bondissant jusqu’au bas de tristes rochers nus

N’est plus qu’un ruisselet tant il est maigrelet.
Les chalets délaissés n’ont plus l’air bien joyeux :
Les gens en s’en allant ont fermé leurs volets,
Et l’on dirait vraiment qu’ils leur ont clos les yeux,
Surtout quand il fait nuit, sous le ciel étoilé.

N’ayant plus à charmer, le village se tait.
Seul un renard** trottine au milieu de la rue,
Hantant avec confiance un Sauze* déserté
Où toute vie paraît tout à coup incongrue.
Tout le monde est parti, c’est la fin de l’été.

* Le Sauze : jolie station des Alpes de Haute-Provence
** C’est la mascotte du Sauze, dont il adore les poubelles

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Assis sur la montagne…

Assis sur la montagne il y a un nuage.
Un nuage tout rond, gigantesque ballon
Tout boursouflé de pluie. Un nuage marron
Retenant tant qu’il peut un formidable orage.

Il est très bien ainsi, il flotte et se repose
A l’aplomb d’un grand lac où nagent des canards.
Il s’y sent très à l’aise et somnole, peinard,
Même si tout en bas l’on voudrait qu’il explose

En longs éclairs zébrés purifiant l’atmosphère
Car le temps est si chaud qu’on en est étourdi.
L’on étouffe et l’on brûle ; il est presque midi
Et depuis ce matin l’on ne peut plus rien faire

Tant on est harassé par cette canicule.
Le nuage n’entend point du tout éclater
Ni se répandre en pluie ! Mais ses flancs dilatés
Sont tellement gonflés que l’eau s’y accumule

Et qu’il peut déflagrer en un orage énorme
D’une minute à l’autre. Il se dilate encor,
Fusant inconsciemment en longues flèches d’or
Dans le ciel obscurci où le vent le déforme,

L’étalant maintenant en une immense masse.
Il ne peut désormais plus du tout contenir
Cette eau qui le distend : n’y pouvant plus tenir,
Il éclate soudain, et des billes de glace

Comme un torrent furieux dégringolent la pente.
Là, c’est peut-être trop ! Mais l’air soudain plus frais
Et bien plus supportable nous fait vite oublier
Les excès d’un temps fou. L’atmosphère pesante

S’est enfin allégée. C’en est fait du nuage !
Il s’est changé en pluie qui, dévalant à fond,
Se mélange à l’Ubaye tout au creux du vallon.
Le nuage n’est plus, ce n’est plus qu’un mirage…

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La neige en pointillé…

Poème illustré par un tableau de :
Zvonko Sigetic

La neige en pointillé, qui voltige et qui danse,
Boursoufle les flancs gris du triste* et vieux Cimet.
Mais comment se peut-il qu’aussi léger duvet
Réussisse à gonfler avec tant de patience

Ces lignes ébréchées, tortueuses et noires,
Leur donnant un aspect un peu moins hérissé?
Des flocons si ténus, aptes à tapisser
Un paysage entier d’une moquette ivoire !

Ils ont tout recouvert, malgré l’insignifiance
De leur taille modeste, et ils ont arrondi
Tout le panorama d’ici jusqu’au Midi,
S’agglutinant entre eux. Modèles d’insouciance,

Ils semblent nonchalants, destinés à la danse.
Voletant dans l’air bleu, ils valsent lentement
Ballottés par le vent. Et insidieusement,
Il se muent en tapis sans qu’on en ait conscience.

Bientôt un édredon curviligne emmitoufle
Les vieux chalets épars au long des chemins creux,
Jusqu’à ce qu’amollis, les flocons moins nombreux
Freinent leur chute ailée pour mieux reprendre souffle.

La lumière fleurit. La montagne est si blanche
Qu’elle semble éclairer le ciel bleu outremer
Tellement calme et pur qu’on va aimer l’hiver !
Un choucas s’est posé sur un sapin qui penche…

* A cause de l’avion d’air France qui s’y crasha le 1 septembre 1953 : 42 morts !

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Le pilier

Poème illustré par un tableau de :

Rembrandt
(1606-1669)

Le cœur de la maison s’est arrêté de battre
Car ça fait bien longtemps qu’on n’a plus remonté
L’horloge du Papet. Il n’y a plus dans l’âtre
Que des cendres noircies. Et c’est sa volonté

De tout laisser ainsi jusqu’à ce qu’il revienne !
Sans doute une illusion? Guérira-t-il un jour ?
Il est tellement vieux ! L’on prie pour qu’il obtienne
Un peu de ce sursis qu’on espère toujours…

Mais le temps vient à bout de tout, même des chênes,
Effritant leur vieux bois qui semblait éternel.
Il est à l’hôpital, désolé de la peine
Qu’il nous inflige à tous. Notre Papet? Mortel ? .

L’immuable pilier de toute la famille ?
Le mas immémorial penche un peu, comme lui,
Et la treille roussie enserre de ses vrilles
Desséchées par le vent le vieux mur décrépi.

Le Papet n’est plus là. La maison est bien vide
Et ses murs délabrés craquent de toutes parts.
La Mort étend déjà ses longues mains avides
Pour l’emporter ailleurs, ce lointain autre part

Dont il a constamment récusé l’existence.
La Meije à l’horizon pointe son sommet noir
Comme un doigt vers le ciel. Un orage commence
A gronder sourdement dans la touffeur du soir…

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L’exclus

J’ai eu un coup de griffe un peu malencontreux !
On m’a flanqué dehors, et depuis je me traîne
Au fin-fond du village où je miaule ma peine,
Vieux matou délabré tellement malheureux.

Je ne méritais pas d’être ainsi éjecté
Par Bastien dans la rue. C’est sa petite fille
Qui m’a importuné du bout de son aiguille
Pour me faire bisquer ! Et moi j’ai riposté ;

La gamine a hurlé, mon maître m’a viré
Malgré mon repentir. Depuis je vagabonde,
Il n’y a pas un chat à des lieux à la ronde…
Je suis désespéré, je voudrais tant rentrer !

Le Sauze est déserté, ce n’est pas la Saison.
Les chalets sont fermés, pas une porte ouverte
Par où me faufiler. Quelle cruelle perte…
Je suis seul et perdu sans aucune raison

Car je n’avais pas tort ! J’ai faim et il fait froid,
J’erre dans la Station. Et ce n’est pas le pire
De tout mes maux présents car j’ai entendu dire
Qu’on y a vu un loup… Vous voyez mon effroi ?

Etre mangé tout cru, sans compter l’abandon !
Dieu des Chats, je t’en prie, donne-moi une idée !
La jeune Stéphanie  va peut-être m’aider,
Demander au Papet un ultime pardon ?

Je vais aller la voir, miauler tragiquement,
Boiter et grelotter afin que la fillette
Me prenne en grand’pitié et sur le champ regrette
De m’avoir fait chasser aussi injustement.

Le vieux Bastien ne peut jamais lui refuser
L’une de ses lubies ! Oui, l’on va me reprendre.
Et si l’on ne veut pas, eh bien, j’irai me pendre !
Le suicide d’un chat ? Un scoop télévisé…

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L’or blanc

La neige tombe dru sur la Haute-Provence.
C’est sa première chute, et l’on en est content
Car elle est un bienfait : c’est un fort joli temps
Pour les gens de l’Ubaye, une ère d’abondance !

Les anges tout là-haut se secouent, et les plumes
De leurs ailes poudrées voltigent dans le ciel,
Posant sur le sol gris un duvet essentiel
Au réveil espéré. Car la neige rallume

Au cœur de la Station une vie rénovée
Par les charmes du ski… Tout y est silencieux.
Puisse un sort infernal un peu trop facétieux
Ne point venir tarir la manne tant rêvée !

Mais foin de ces soucis ! Les flocons continuent
A moucheter le ciel de leur blanc plumetis.
Puis ils enflent encor, et leur vol amorti
Ouate de plus en plus la triste terre nue.

La neige peu à peu arrondit le diamètre
Des branches distordues pétrifiées par le froid.
Le tapis s’épaissit, et la couche qui croît
Sur le sol endurci fait bien vingt centimètres.

L’hiver commence bien, même si le village
Est encor un désert sans aucun mouvement.
L’on dirait un acteur qui patiemment attend
D’être bien maquillé pour montrer son visage…

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