Archives de catégorie : Contes

L’escalier buissonnier

Dans la maison de Jean, un très vieil escalier
S’échine vaillamment à monter et descendre
Depuis cent cinquante ans. Fait d’un pin un peu tendre,
Il a été foulé par des milliers de pieds

Et en garde la marque incrustée dans son bois.
Un escalier tournant, dit « en colimaçon »,
Qui tournicote ainsi dans la vieille maison
Sans jamais s’arrêter, jusqu’en dessous du toit.

Vous allez m’avancer ( je vous entends déjà !)
Que, non, ce n’est pas lui qui se fatigue ainsi,
Que c’est Jean et les siens ! N’oubliez pas ceci :
Dans les vieilles maisons comme ce très vieux mas,

L’on entend tout craquer : meubles, sol et plancher ;
Tout comme l’escalier qu’on oblige à subir
Ces millions de pas ; qui souffre, sans mentir,
Tout comme s’il montait, descendait, remontait…

Car tout a bien une âme, et Jean s’en aperçut
Un soir du mois de juin. L’air était si cuisant
Sous le vieux toit bancal qu’il ouvrit largement,
Pour pouvoir respirer, la lucarne au-dessus

De l’escalier ravi, qui lors en profita
Pour se carapater et filer vers le ciel,
Y rejoignant enfin un très bel arc-en-ciel
L’attendant patiemment depuis plus de deux mois.

Bien que remis de tout, Jean se mit à crier.
Il fallut le treuiller, puisqu’il était en haut,
Jusqu’au rez-de-chaussée. Il en resta idiot
Sans pouvoir dire un mot pendant des jours entiers.

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Le vieux chien sur la plage

La Méditerranée musarde sur la plage,
Sereine et bleu marine, aussi calme qu’un lac.
Mousseux et argenté, c’est tout un entrelacs
De légers cheveux d’ange, un lacis de nuages

Qui flotte dans le ciel : on dirait un tableau !
Il est vraiment très tôt et il n’y a personne,
Sauf un gros chien pelé dont les abois résonnent
Dans le petit matin, presque jusqu’au Prado.

Il se traîne, épuisé, sur la plage déserte.
Qui a abandonné ce malheureux clébard
Sur la grève à Marseille ? Il faut être un connard
Pour l’y avoir laissé ! Tous les sens en alerte,

Il aboie, mais en vain. Il a soif, il a faim…
Toute cette eau à boire… et pourtant imbuvable !
Son sort est si cruel, tellement pitoyable,
Qu’il vous ferait douter de tout le genre humain !

Il ne sait où aller, mais il vaut mieux peut-être
Qu’il erre sur la plage : il n’y redoute rien
Du trafic matinal, de tout ce va-et-vient
Des gens et des autos. Peut-être que son maître

Se morfond lui aussi, seul et désespéré
D’avoir perdu son chien ? Qui dit qu’une bêtise
Ne l’a pas fait sortir sans qu’on l’y autorise ?
On ne l’a pas laissé ! Ce ne peut être vrai !

Haletant et à bout, le vieux corniaud s’allonge
Près de l’eau bleue qui bat, diffusant sa fraîcheur
Au sable humide et dur. Avec moulte douceur,
La Méditerranée qui le lèche le plonge

Dans un profond sommeil enfin réparateur.
Et bercé par l’eau bleue qui clapote et balance,
Le pauvre chien perdu sent sa vie en souffrance
S’envoler doucement vers un monde meilleur.

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La maison du plateau

Là-haut sur le Plateau, j’ai construit ma maison,
Pas bien loin de Gréoux. Près d’un champ de lavande
Qui l’embaume l’été quand le vent sarabande,
L’emmitouflant d’air chaud du sol jusqu’au pignon.

Un grand pin parasol incline sa ramure
Au-dessus de son toit, l’abritant du soleil
Dont l’embrasement d’or tout crépitant balaye
Ses façades ocrées. Et sa verte palmure

La garde du brasier sous sa large ombre fraîche,
Quand l’été pèse lourd sur les bois et les champs
Accablés de chaleur ; quand le chant roucoulant
Des colombes parcourt la garrigue trop sèche.

Une jolie maison, peut-être trop jolie !
Un nuage en passant l’a vue dans le vallon,
Blottie sous le soleil dont les longs rayons blonds
Parent d’or et de feu ses pierres bien polies.

Charmé par sa joliesse et par cette harmonie,
Le nuage surpris a alors décidé
De rester au-dessus pour mieux la contempler,
Semant vite chez nous pas mal d’acrimonie

Envers ce malotru qui nous faisait de l’ombre.
Bien trop à notre goût, car ici à Gréoux
L’on n’aime pas du tout, mais alors pas du tout,
Que le ciel en été vire au gris et au sombre !

Mais tout a bien changé quand on s’est rendu compte
Que les gens enchantés venaient à la maison
Pour nous y saluer bien plus que de raison :
Il y faisait si frais ! Et nous avons eu honte

De notre déplaisir et de notre colère
Envers ce gros nimbus tellement discourtois
Qui s’était installé juste à l’aplomb du toit,
Mais dont l’ombre portée faisait bien notre affaire…

Et il est resté là, joli, frais et aimable,
Tout au long de l’été, juste au-dessus de nous.
Mais un très gros orage a éclaté fin août
Et nous avons perdu… la star de cette fable !

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La seconde fois

Il n’a pas bien compris  pourquoi il était là,
Mais peu lui importait : la vie semblait si belle.
Quel destin merveilleux ! Cette aurore nouvelle
Lui étant accordée une seconde fois,

Il ne savait comment il avait eu la chance
Qu’on la lui ait donnée ! Pour humer à nouveau
L’air pur de sa Provence, en éternel dévot,
Y chanter son amour et sa reconnaissance ?

Il a pourtant bientôt tristement déchanté
Quand il a retrouvé un Marseille angoissant :
Ce n’était plus la ville à l’ineffable  accent
Qui, quand il y vivait, l’avait tant enchanté,

Mais un monde sévère aux rues inexpressives,
Des femmes empêtrées dans de très longs manteaux,
Suivies par des barbus arriérés et brutaux.
Calme presque anormal, discrétion excessive…

Sur la ville pesait un ciel couleur de poix
L’enveloppant du gris d’un voile de tristesse.
Marseille avait perdu cette aura d’allégresse
Qu’il avait tant aimée quand il était en bas.

Un monde sans couleurs et une ville morne
Qui ne savait plus rire, hurler ou s’engueuler.
Un Marseille trop sage, abruti, esseulé,
Semblant s’abandonner à un malheur sans bornes.

Il ne savait plus trop si c’était le Midi,
Sa Provence d’antan inondée de lumière.
Tout y semblait figé, son ciel était de pierre
Et le bonheur humain semblait s’en être enfui.

Alors l’Homme a eu peur. Il s’est mis à genoux
« Mon Dieu, a-t-il prié, ramène-moi chez Nous ! »

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Jalousie

Pourquoi donc cet intrus prend-il ma place au lit
Quand il vient voir Marion ? Pourquoi ces petits cris
Qu’elle pousse parfois pendant qu’il la câline
Alors que je suis seul, reclus dans la cuisine ?

Pourquoi met-il parfois sa tête dans son cou ?
C’est ma place attitrée et j’en souffre beaucoup
Car j’ai moins de bisous et bien moins de caresses
Quand cet hurluberlu s’en vient voir ma maîtresse !

Pourtant il m’aime bien, voudrait me le prouver
Par un tas de mamours. En chat bien élevé
Je tente d’accepter, mais vraiment, rien à faire !
Qu’il me fiche la paix, qu’il vaque à ses affaires,

S’en retourne chez lui ! N’a-t-il donc point de chat !
Pourquoi perturbe-t-il ma vie de vieux pacha ?
Le griffer et le mordre ? Oh, que ça me démange !
J’en ai la queue qui bat… Car est-ce qu’on dérange

Un couple chat-maîtresse, un merveilleux amour
Qui pour moi était fait pour perdurer toujours ?
Les hommes tels que lui sont une sale engeance…
Il me semble pourtant que je tiens ma vengeance :

Je viens juste à l’instant de prendre une souris
Et, par le Dieu des chats, la chance me sourit :
Il y a au salon l’une de ses chaussures
Où j’ai mis la bestiole. Une hypothèse sûre,

C’est qu’il va sûrement le prendre très très mal…
Eh oui ! Il a perdu l’arrogance du mâle :
En poussant de grands cris, il s’est rendu stupide
Aux yeux de ma maîtresse… Un dénouement rapide,

Elle a flanqué dehors le minable froussard
Aux airs de matamore. Elle l’a laissé choir
Dans la minute même, et j’ai repris ma place
Auprès de ma princesse ! Un roi dans son palace…

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Proposition

Poème illustré par un tableau de :
Frans Francken
(1581-1642)

Le vieux Martin est veuf depuis pas mal d’années.
Jusque là, ça allait. Mais voici quelque temps
Qu’il ne supporte plus d’être seul, qu’il attend
De rejoindre là-haut sa bien-aimée Renée.

C’est vrai qu’il n’est plus lui depuis qu’elle est partie.
Il rumine, il s’ennuie, et ne peut plus grogner
Comme quand son épouse, espiègle, le raillait,
La belle ne manquant jamais de répartie !

Maintenant, c’est fini ! Bien trop de solitude,
Un vide déprimant ! Tellement qu’il voudrait
En finir pour de bon. Chagrin, déclin, regrets…
Il trouve que sa vie est de plus en plus rude.

Il se meurt aujourd’hui d’encor plus de tristesse
Quand on frappe à sa porte. Il se force à ouvrir,
Il tire le battant… et là ! Il croit mourir
Car Renée lui sourit, sa femme, sa princesse !

Elle n’a pas changé, tout juste un peu plus pâle.
«  Bonjour, mon cher Martin. On vient de m’accorder
Une grande faveur : je peux te ramener
Avec moi si tu veux. Chance phénoménale

Qu’on n’aura pas deux fois ! Tiens, voici ton suaire…
–  Quel bonheur ce serait de partir avec toi,
Lui répond-il alors. Ce n’est pas bien courtois
De te répondre non ; mais vois-tu, ma très chère,

Je ne peux vraiment pas. J’ai tellement à faire !
Prendre soin de Médor et bêcher le jardin,
Resemer du gazon, tailler les lavandins…
Il faut bien que quelqu’un s’occupe des affaires

Que nous menions tous deux quand tu étais en vie. »
Martin, un peu honteux, voudrait la convertir :
Comment pourrait-il donc en se laissant mourir
Perdre ce dont pourtant il n’avait plus envie ?

Renée, un peu déçue, accepte sa défaite
Et repart sur le champ en rempochant la Mort.
Quant à Martin, sonné, iI prend conscience alors
Que vivre est le seul bien qu’aujourd’hui il souhaite…

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L’exclus

J’ai eu un coup de griffe un peu malencontreux !
On m’a flanqué dehors, et depuis je me traîne
Au fin-fond du village où je miaule ma peine,
Vieux matou délabré tellement malheureux.

Je ne méritais pas d’être ainsi éjecté
Par Bastien dans la rue. C’est sa petite fille
Qui m’a importuné du bout de son aiguille
Pour me faire bisquer ! Et moi j’ai riposté ;

La gamine a hurlé, mon maître m’a viré
Malgré mon repentir. Depuis je vagabonde,
Il n’y a pas un chat à des lieux à la ronde…
Je suis désespéré, je voudrais tant rentrer !

Le Sauze est déserté, ce n’est pas la Saison.
Les chalets sont fermés, pas une porte ouverte
Par où me faufiler. Quelle cruelle perte…
Je suis seul et perdu sans aucune raison

Car je n’avais pas tort ! J’ai faim et il fait froid,
J’erre dans la Station. Et ce n’est pas le pire
De tout mes maux présents car j’ai entendu dire
Qu’on y a vu un loup… Vous voyez mon effroi ?

Etre mangé tout cru, sans compter l’abandon !
Dieu des Chats, je t’en prie, donne-moi une idée !
La jeune Stéphanie  va peut-être m’aider,
Demander au Papet un ultime pardon ?

Je vais aller la voir, miauler tragiquement,
Boiter et grelotter afin que la fillette
Me prenne en grand’pitié et sur le champ regrette
De m’avoir fait chasser aussi injustement.

Le vieux Bastien ne peut jamais lui refuser
L’une de ses lubies ! Oui, l’on va me reprendre.
Et si l’on ne veut pas, eh bien, j’irai me pendre !
Le suicide d’un chat ? Un scoop télévisé…

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