Archives de catégorie : Les gens

Le ventilateur assassiné

Depuis presque trois jours, tout là-haut en Ubaye,
La canicule est là et nous allons craquer
Tant la chaleur nous tue ! Tout prêts à suffoquer !
Même le soir venu, la chaleur nous assaille

Et nous n’en pouvons plus. La nuit va refroidir
La montagne qui cuit mais , hélas ! notre chambre
Est juste sous le toit et l’on y va souffrir,
Bien qu’on l’ait isolée dès le mois de septembre,

Car elle semble un four sous les lauzes des combles.
Nous avons donc acquis un grand ventilateur,
Succédané de vent et buveur de sueur,
Pour rafraîchir nos peaux, nos corps, de fond en comble…

Nous avons encor chaud, mais c’est bon d’être nus
Blottis l’un contre l’autre. Un frisson, de l’ivresse…
Nous en remercierions l’été d’être venu
Redonner à nos corps un surcroît d’allégresse !

Bien douces sont tes mains, et j’en oublierais presque
Que dehors c’est l’enfer, que l’air est un brûlot*.
Tiens, tu as renversé le pauvre ventilo !
Oh, que c’est bon, l’amour… Sortir serait grotesque !

Peut importe après tout ces jours de canicule :
Nous brûlerions sans elle ! Et le ventilateur
Ne saurait pas vraiment engourdir notre ardeur,
Nos épidermes joints, nos corps qui s’articulent

En un rythme parfait… Cette étuve estivale,
Excessive en montagne, est devenue désir.
Le ventilo mourant a poussé un soupir.
Canicule en Ubaye ? Canicule idéale…

* je sais que je n’emploie pas ce mot selon sa définition « officielle » ! Mais permettez-moi de lui donner un troisième sens ( brasier ) : ça lui va tellement bien ici ! Et la rime n’est-elle pas parfaite ?

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Adèle sur la plage

Poème inspiré par un tableau de :
Nicolas Odinet

Marseille dort encor. Adèle est sur la plage
Pour la première fois depuis l’été dernier.
La mer en roucoulant vient lui lécher les pieds ;
La belle a un  sursaut tant le dur becquetage

Des vagues sur sa peau est mordant et glacé.
Mais c’est insignifiant : c’est le plaisir qui gagne
Sur le désagrément, même s’il s’accompagne
De picots turgescents sur son corps violacé.

Souple comme un ressort, la délicieuse Adèle
Qui bondit ça et là ressemble à un cabri
Venant juste de naître. Elle danse, elle rit,
Hurlant à pleine voix une gaie ritournelle

Des années quatre-vingt qui passe à la radio.
L’on y parle d’amour, du soleil de Provence,
D’un homme séduisant, – autant que l’est Maxence,
Son dernier compagnon. Mais en sautant dans l’eau,

Elle perturbe un peu la mer qu’elle courrouce :
Braillant à pleine voix et trillant bien trop haut,
Elle croit l’encenser… mais elle chante faux !
Lors, outrée, une vague énorme l’éclabousse…

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L’escalier buissonnier

Dans la maison de Jean, un très vieil escalier
S’échine vaillamment à monter et descendre
Depuis cent cinquante ans. Fait d’un pin un peu tendre,
Il a été foulé par des milliers de pieds

Et en garde la marque incrustée dans son bois.
Un escalier tournant, dit « en colimaçon »,
Qui tournicote ainsi dans la vieille maison
Sans jamais s’arrêter, jusqu’en dessous du toit.

Vous allez m’avancer ( je vous entends déjà !)
Que, non, ce n’est pas lui qui se fatigue ainsi,
Que c’est Jean et les siens ! N’oubliez pas ceci :
Dans les vieilles maisons comme ce très vieux mas,

L’on entend tout craquer : meubles, sol et plancher ;
Tout comme l’escalier qu’on oblige à subir
Ces millions de pas ; qui souffre, sans mentir,
Tout comme s’il montait, descendait, remontait…

Car tout a bien une âme, et Jean s’en aperçut
Un soir du mois de juin. L’air était si cuisant
Sous le vieux toit bancal qu’il ouvrit largement,
Pour pouvoir respirer, la lucarne au-dessus

De l’escalier ravi, qui lors en profita
Pour se carapater et filer vers le ciel,
Y rejoignant enfin un très bel arc-en-ciel
L’attendant patiemment depuis plus de deux mois.

Bien que remis de tout, Jean se mit à crier.
Il fallut le treuiller, puisqu’il était en haut,
Jusqu’au rez-de-chaussée. Il en resta idiot
Sans pouvoir dire un mot pendant des jours entiers.

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Les roitelets

Poème illustré par un tableau de :
Lucie Allard

Alentour, là dehors, coexistent le monde,
La Provence, le ciel et la Terre bien ronde
Gravitant dans les nues. Et pourtant, tel un roi,
– Microbe minuscule, exempt de tout effroi –

L’on se croit essentiel. Bien que l’on n’y occupe
Qu’une place congrue, tous les Hommes sont dupes
D’un rêve merveilleux : se croire indispensables !
Idée qui les séduit ! Fable déraisonnable :

Nous sommes tous mortels, éminemment fragiles,
Et ne sommes qu’un rien. Statuettes d’argile
Au creux de l’Univers, nous prenant pour des dieux,
Nous voulons oublier qu’il nous faut dire adieu

N’importe où, quel qu’on soit, à n’importe quel âge,
Tout petits, si petits, négligeant les ravages
Du Temps qui passe et fuit tout en nous emportant…
Mais Toi, qui es-tu donc pour te croire important ?

C’est comme la Provence : elle semble éternelle,
Hiératique, figée dans la sempiternelle
Dégradation de tout. Et pourtant elle aussi
S’érode peu à peu ; elle est à la merci

Du Temps inassouvi, mais sur une autre échelle.
Ma Provence jolie qui te crois immortelle,
Tu ne l’es guère plus que tous ces roitelets,
Eux-mêmes aussi chétifs que certains oiselets

Agrippés mordicus à leur petite vie.
Pourtant nous restons là, et n’avons qu’une envie :
Poursuivre très longtemps ce dérisoire tour
Sur le manège fou et incertain qui court

Vers l’implacable fin, nous croyant des titans,
Alors que notre vie n’est qu’un fort bref instant.

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La seconde fois

Il n’a pas bien compris  pourquoi il était là,
Mais peu lui importait : la vie semblait si belle.
Quel destin merveilleux ! Cette aurore nouvelle
Lui étant accordée une seconde fois,

Il ne savait comment il avait eu la chance
Qu’on la lui ait donnée ! Pour humer à nouveau
L’air pur de sa Provence, en éternel dévot,
Y chanter son amour et sa reconnaissance ?

Il a pourtant bientôt tristement déchanté
Quand il a retrouvé un Marseille angoissant :
Ce n’était plus la ville à l’ineffable  accent
Qui, quand il y vivait, l’avait tant enchanté,

Mais un monde sévère aux rues inexpressives,
Des femmes empêtrées dans de très longs manteaux,
Suivies par des barbus arriérés et brutaux.
Calme presque anormal, discrétion excessive…

Sur la ville pesait un ciel couleur de poix
L’enveloppant du gris d’un voile de tristesse.
Marseille avait perdu cette aura d’allégresse
Qu’il avait tant aimée quand il était en bas.

Un monde sans couleurs et une ville morne
Qui ne savait plus rire, hurler ou s’engueuler.
Un Marseille trop sage, abruti, esseulé,
Semblant s’abandonner à un malheur sans bornes.

Il ne savait plus trop si c’était le Midi,
Sa Provence d’antan inondée de lumière.
Tout y semblait figé, son ciel était de pierre
Et le bonheur humain semblait s’en être enfui.

Alors l’Homme a eu peur. Il s’est mis à genoux
« Mon Dieu, a-t-il prié, ramène-moi chez Nous ! »

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Proposition

Poème illustré par un tableau de :
Frans Francken
(1581-1642)

Le vieux Martin est veuf depuis pas mal d’années.
Jusque là, ça allait. Mais voici quelque temps
Qu’il ne supporte plus d’être seul, qu’il attend
De rejoindre là-haut sa bien-aimée Renée.

C’est vrai qu’il n’est plus lui depuis qu’elle est partie.
Il rumine, il s’ennuie, et ne peut plus grogner
Comme quand son épouse, espiègle, le raillait,
La belle ne manquant jamais de répartie !

Maintenant, c’est fini ! Bien trop de solitude,
Un vide déprimant ! Tellement qu’il voudrait
En finir pour de bon. Chagrin, déclin, regrets…
Il trouve que sa vie est de plus en plus rude.

Il se meurt aujourd’hui d’encor plus de tristesse
Quand on frappe à sa porte. Il se force à ouvrir,
Il tire le battant… et là ! Il croit mourir
Car Renée lui sourit, sa femme, sa princesse !

Elle n’a pas changé, tout juste un peu plus pâle.
«  Bonjour, mon cher Martin. On vient de m’accorder
Une grande faveur : je peux te ramener
Avec moi si tu veux. Chance phénoménale

Qu’on n’aura pas deux fois ! Tiens, voici ton suaire…
–  Quel bonheur ce serait de partir avec toi,
Lui répond-il alors. Ce n’est pas bien courtois
De te répondre non ; mais vois-tu, ma très chère,

Je ne peux vraiment pas. J’ai tellement à faire !
Prendre soin de Médor et bêcher le jardin,
Resemer du gazon, tailler les lavandins…
Il faut bien que quelqu’un s’occupe des affaires

Que nous menions tous deux quand tu étais en vie. »
Martin, un peu honteux, voudrait la convertir :
Comment pourrait-il donc en se laissant mourir
Perdre ce dont pourtant il n’avait plus envie ?

Renée, un peu déçue, accepte sa défaite
Et repart sur le champ en rempochant la Mort.
Quant à Martin, sonné, iI prend conscience alors
Que vivre est le seul bien qu’aujourd’hui il souhaite…

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Le pilier

Poème illustré par un tableau de :

Rembrandt
(1606-1669)

Le cœur de la maison s’est arrêté de battre
Car ça fait bien longtemps qu’on n’a plus remonté
L’horloge du Papet. Il n’y a plus dans l’âtre
Que des cendres noircies. Et c’est sa volonté

De tout laisser ainsi jusqu’à ce qu’il revienne !
Sans doute une illusion? Guérira-t-il un jour ?
Il est tellement vieux ! L’on prie pour qu’il obtienne
Un peu de ce sursis qu’on espère toujours…

Mais le temps vient à bout de tout, même des chênes,
Effritant leur vieux bois qui semblait éternel.
Il est à l’hôpital, désolé de la peine
Qu’il nous inflige à tous. Notre Papet? Mortel ? .

L’immuable pilier de toute la famille ?
Le mas immémorial penche un peu, comme lui,
Et la treille roussie enserre de ses vrilles
Desséchées par le vent le vieux mur décrépi.

Le Papet n’est plus là. La maison est bien vide
Et ses murs délabrés craquent de toutes parts.
La Mort étend déjà ses longues mains avides
Pour l’emporter ailleurs, ce lointain autre part

Dont il a constamment récusé l’existence.
La Meije à l’horizon pointe son sommet noir
Comme un doigt vers le ciel. Un orage commence
A gronder sourdement dans la touffeur du soir…

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