Archives pour la catégorie “La Haute Provence”

Il y a bien longtemps, un manant labourait
Près des ruines brûlées d’une ancienne chapelle
Quand ses boeufs s’arrêtèrent non loin d’un roncier
Auquel il mit le feu… Il battit le rappel,

Mais ses boeufs refusèrent de partir plus loin,
Se mettant à genoux tous deux au même endroit.
Excédé et outré par ce fichu tintouin,
Le vilain les poussa sans qu’ils bougent d’un doigt !

L’homme s’agenouilla et se mit à creuser :
Il trouva un cercueil contenant la statue
D’une Dame grossière aux couleurs délavées…
On lui fit une église, mais presque à son insu

Tant on la trouvait laide ! On la mit dans un coin,
La remplaçant alors par une autre effigie
Enjolivée, sculptée avec beaucoup de soin :
On ne lésina point et l’on y mit le prix !

La vraie statue vexée s’offusqua et revint
Sur l’autel, d’elle-même, une fois… et puis deux.
On la cacha partout, on l’isola : en vain !
Rien à faire ! Il fallait obéir à ses voeux !

On la boutait par l’huis ? Rentrait par la fenêtre !
Comme elle avait gagné, on ne la chassa plus
Et elle est encor là où elle voulait être,
Antique Vierge Noire et son enfant Jésus.

*Notre-Dame de Romigier à Manosque

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Poème illustré par un tableau de :

Joseph Anton Koch
(1768-1839)

Nous sommes partis d’Aix vraiment tôt ce matin
Pour échapper au flot pressé des Marseillais
Attirés par la neige fraîchement tombée
Depuis vendredi soir. Echappés du tintouin

Du fameux grand départ ! Nous prenons l’autoroute :
Elle est bien dégagée. Quel bonheur nous avons
De traverser ainsi cette belle région
Qu’est la Haute-Provence ! Allez, en avant toute !

Le temps est somptueux, l’horizon découpé
Par les contours aigus de hauts sommets tout blancs.
Il ne nous reste plus qu’à avoir du beau temps
Vers le Sauze, là-bas. Il serait enneigé

Juste comme il le faut d’après la Météo !
Mais voici le barrage de Serre-Ponçon,
Un tunnel pas bien long et le dernier tronçon
Qui va nous amener en une heure là-haut.

La route tournicote ; et les mélèzes nus
Strient de leurs troncs gris les pentes en grimpette ;
La route est dégagée ; voici Barcelonnette…
Un tout dernier effort et nous sommes rendus.

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Poème illustré par un tableau de :

Lisa Corbière
www.open-art-galerie.com

Non loin de Forcalquier une route perdue
Bordée d’une garrigue maigre et desséchée ;
Un morne ruban gris d’asphalte délavée
Tournant dans la montagne aux formes biscornues.

Lieu triste à en pleurer, sombre lieu jalonné
Par une litanie d’accidents de voiture !
Ca se passe parfois quand la nuit est tombée
Sur la région noyée au fond du clair-obscur.

Les gens y vont trop vite ; et le vendredi soir
Ce sont surtout des jeunes rentrant d’une fête
Où ils ont bien trop bu… Il est tard, il fait noir :
La vitesse et un sort maudit les déchiquètent

Dans cet affreux tournant de sombre renommée.
On l’appelle « la Route des Quatre Destins ».
Un nom tragique et noir, du nombre des tués
Pour qui ne se leva plus jamais le matin.

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La maison de Manu est sur un belvédère.
On dirait qu’elle flotte, accrochée dans les airs
Par un fil invisible, en surplomb du village ;
Certains disent parfois qu’il n’est vraiment pas sage

De vivre ainsi perché comme un étrange oiseau.
Mais Manu est ainsi ! Il rit, et peut lui chaut
De passer quelquefois pour un original
Qui aurait squatté l’aire d’un aigle royal.

Son chalet est ancré sur un roc en trapèze
Et nul autre que lui n’y serait à son aise.
Mais quand le crépuscule éteint sur La Blachère
Les derniers feux du soir ; quand la douce lumière

Décroît tout doucement en la teintant de roux,
Manu est bienheureux ! Il n’est pas aussi fou
Qu’on pourrait le penser ! Son mas vertigineux
Fait de lui un surhomme et l’émule des dieux…

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A l’aurore des temps, ici, il n’y avait
Qu’une vaste cuvette encombrée par les glaces :
Glacier de la Durance ayant laissé ses traces
Au pied des grands monts noirs, dans tout le Gapençais.

Il est fini cet âge, et Gap* la lumineuse,
Même si ses hivers sont surtout montagnards,
Se prélasse au soleil sans jamais de brouillard.
Peut-on alors parler d’une vallée heureuse ?

C’est une jolie ville où chacun se rappelle
L’Empereur qui passa pour y dormir un soir
Après son retour d’Elbe. Un homme empli d’espoir
Trinquant à ses succès, l’âme toujours rebelle,

Avant de repartir pour un dernier combat.
On sait ce qu’il advint de sa folle équipée !
Route Napoléon… Gap n’a pas oublié
L’homme qui lui laissa un peu de son éclat !

Carrefour bien tranquille des Alpes du Sud,
C’est une jolie ville de Haute Provence ;
Ronronnant doucement, sans excès, sans outrances,
Où le bonheur de vivre est comme une habitude…

*Poème offert à la ville de Gap

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Poème illustré par un tableau de :

Marjo
www.creabook.com

Il est au bouquetin ce qu’est un vrai pur-sang
A un vieux percheron : délicat, délié
Et tout empli de grâce ! On le dirait ailé
Quand il vole au-dessus des ravins du Chiran.

Il est bien plus petit que son frère d’alpage
Et il paît comme lui des herbes parfumées ;
Mais il est bien plus vif, il est bien plus sauvage,
Sautant par petits bonds de rocher en rocher…

L’été tout neuf mûrit des herbes délectables.
Un petit éterlou qui a perdu sa mère
Chevrote faiblement sur un ton lamentable,
Bondissant gauchement, pataud, de pierre en pierre.

Une bréhaigne âgée conduit ses congénères
Vers le plateau herbu juste sous le glacier.
Ses cornes noir ébène infléchies en arrière
Forment un angle aigu, gracieux et incurvé.

Elle les mène tous dans la montagne en fête,
Broutant l’herbe fleurie du début de juillet
Et cherchant une pierre salée à lécher.
La harde dominée l’escorte dans sa quête.

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Sonnet illustré par un tableau de :

R.Vincent
www.fr.artquid.com

Celui qui n’a pas peur que lui manque le pied
Doit grimper tout là-haut, au monde des bergers :
Montagne aux eaux perdues plongeant au fond des gouffres,
Non loin d’un enfer noir à l’âcre odeur de soufre.

C’est un royaume nu où par d’étroits sentiers
Ils mènent leurs troupeaux en ces lieux oubliés
Du bruit vain des Humains entassés tout en bas ;
Un univers pelé et loin de tout fracas,

Hormis l’énorme bruit des torrents qui dévalent
En arrachant au roc de leurs ondes brutales
Des pierres aiguisées par le temps et l’hiver.

Les bergers sont assis, observant les monts noirs
De leur yeux d’obsidienne et largement ouverts
Sur un monde infini qu’ils sont les seuls à voir.

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Juché sur un rocher vraiment très escarpé,
- Et l’on ne sait comment il a pu y grimper !
Un bouquetin géant se frictionne à la pierre
Pour se débarrasser de son manteau d’hiver.

Il est vraiment très vieux : peut-être vingt-cinq ans ?
Mais la mue le démange : il se gratte les flancs
De ses cornes courbées comme des cimeterres ;
Son épais poil hiémal se détache en lanières.

Plus loin la harde dort : des mâles désoeuvrés,
La panse rebondie pleine des graminées
Toutes neuves et tendres du nouveau printemps.
Là-bas un éterlou bégète en chevrotant.

L’ancien secoue la tête, et sa barbiche beige
Où se sont accrochées quelques bribes de neige
Lui donne l’air matois d’un vieux faune lubrique.
Puis absolument sûr de son pas, hiératique,

Car malgré son grand âge il est encor agile,
Il redescend au coeur de la harde tranquille
Sautant de bloc en bloc comme un équilibriste.
Puis il s’en va brouter un exquis pied de cistes…

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C’est un coin de fraîcheur au coeur de la montagne,
Un monde fluide et vert presque froid en été,
Où jase la chanson d’un royaume enchanté
Par les Esprits de l’eau et leurs belles compagnes

Hantant les pentes drues de prairies oubliées.
Quand la chaleur partout est vraiment trop pesante
Et que le soleil-lion à l’ardeur arrogante
Brûle tout alentour de son souffle enflammé,

Les fées viennent ici se doucher sous l’eau claire
Qui les fouette dru. Elles poussent des cris
Aigus et affolés qu’on entend jusqu’à Cruis,
Jouant à s’asperger et feignant la colère.

La cascade bondit ; elle est presque glacée,
Ceignant les beaux corps nus de ses méandres bleus ;
Et la chaleur qui sourd de la montagne en feu
Est tempérée par l’eau qui jaillit des rochers.

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C’est une ville morte, une cité fantôme
Dont la guerre abattit un si grand nombre d’hommes
Qu’elle fut dépeuplée. Les femmes la quittèrent,
Sans plus oser jeter un regard en arrière…

Depuis longtemps déjà Châteauneuf végétait :
Le manque de chemins, des gens qui s’en allaient
Pour trouver du travail ailleurs. Et la Grand Guerre
L’acheva pour de bon comme un coup de tonnerre

Foudroyant à jamais un arbre bien trop vieux.
Oubliant son antique gloire et leurs aïeux,
Les gens sont donc partis et le village est mort,
Ses ruines s’écroulant dans la bise du Nord

Qui y sonne le glas de son renom d’antan ;
Et l’on n’y entend plus que les plaintes du vent.
Une ville fantôme hantée par le Passé,
Des ruines désolées pour toujours désertées…

N’y a-t-il donc rien qui résiste sur Terre
A l’usure du Temps ? N’y a-t-il rien à faire ?
Peut-être bien qu’un jour la maison où l’on vit
Ne sera plus aussi qu’un amas de débris !

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Poème illustré par un tableau de :

Grolejac
www.7aprem.canalblog.com

Au-dessus de la neige blanche,
La lune bleue. Une avalanche
Vient de rouler : vague d’argent
Et haut halo tourbillonnant

Qui flotte encor, poudre légère
De glace et de fine lumière.
La montagne en ombres chinoises,
Appliquée sur le ciel ardoise,

S’y découpe en angles aigus.
Des sapins sombres et barbus
Sont penchés au-dessus du val
Où un ruisseau moussu dévale

La pente jonchée de rochers
Phosphorescents et verglacés
Par la pluie froide de la nuit ;
La bruine incessante et sans bruit

Qui va se transformer en glace.
Un renard a laissé sa trace
Sur le chemin de velours blanc
Se cristallisant lentement …

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Il y avait jadis au fond du vieux Lauzet
Une fort jolie fille aux immenses yeux noirs.
Un peu mystérieuse, et qui sortait le soir
Sans qu’on sache jamais où elle se rendait.

Elle était blanchisseuse, et travaillait si bien
Qu’elle ne se couchait que sa tâche accomplie ;
Mais elle désirait que nul ne la vît
Quand elle se rendait au lavoir le matin…

Si bien que Léon Viau, dont c’était l’amoureuse,
En perdit un beau jour tout bon sens et la tête :
Décidant brusquement d’en avoir le coeur net,
Il se leva très tôt et suivit la laveuse

Jusqu’au bord du ruisseau. Sans que nul ne le sache !
La belle blanchisseuse y plongea un grand drap
Qu’elle brossa, tordit, étrilla et lava
De ses solides mains qui frottaient sans relâche…

Quand elle les sortit du bassin plein d’eau grise,
Sèches comme le vent, luisantes de lumière,
Le garçon comprit tout : c’était une sorcière,
Sur laquelle aucune eau ne pouvait prendre prise !

Las !  Il n’eut pas le temps d’aller la dénoncer
Car l’autre l’avait vu et le changea presto
En un bloc  de savon ! Puis l’horrible masco*
Retourna au logis afin d’y repasser…

*En Provençal : une sorcière ( dont les mains ne se mouillaient jamais ! )

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Sur la route de Gap dont il était l’évêque,
Alors qu’il revenait d’un long voyage à Rome,
Saint Erige badait, grignotant du pain sec ;
Car une grande faim poignait lors le brave homme

Qui avait prodigué tout au long du chemin
Ses provisions aux gueux. Il était fatigué,
Sa jument se traînait sur le bord d’un ravin
Très fortement pentu : ils en avaient assez !

Il y avait alors dans ces rudes montagnes
Une bande affamée de bandits sans pitié.
En voyant le bon Saint sur sa fière compagne,
Ils s’élancèrent tous pour le dévaliser

En bloquant la jument. Sans écouter son maître,
La bête renacla… et soudain s’élança
Au dessus du ravin, planant sur cinq cents mètres…
Elle atteignit Auron* et enfin s’y posa !

L’évêque était sauvé, les truands déconfits !
La jument du miracle eut droit à tant de blé
Qu’elle crut en crever ! Et Erige ravi
Fit construire une église pour mieux remercier…

*Poème offert au village d’Auron

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C’est un chasseur ailé à l’immense envergure,
Qui tournoie en planant dans le creux des vallées.
Son regard est perçant ; il est cruel et dur,
Qui cherche sans ciller une proie condamnée

Et sans aucun espoir de pouvoir s’échapper
Quand, éclair emplumé, il va fondre des cieux.
C’est un oiseau géant aux serres acérées
Comme griffes d’acier. C’est le héraut des dieux.

Dans son nid tout tressé de branchages cornus,
Un aiglon blanc l’attend ; et son corps presque nu
Attend avidement une chair douce et tendre :

Celle d’une marmotte obèse et hasardeuse
Dont l’énorme oisillon qui n’en peut plus d’attendre
Va goûter goulûment la chair délicieuse.

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Poème illustré par un tableau de :

Denis Gingras
www.dgingrass-artist.com

Là-haut dans les alpages le temps redevient
Un vrai temps du bon Dieu. L’air est bien moins glacé,
Et l’on respire mieux ; l’on se sent presque bien
Sur les pentes lustrées beaucoup moins verglacées.

Puis c’est un vrai bonheur car voici qu’apparaissent,
Trouant la neige ultime, de jolis pétales
Pointus et violacés*. Lentement ils redressent
Leur lance minuscule. Le gel leur est égal

Car s’ils sont les premiers messagers du printemps,
Un froid un peu cinglant vraiment les indiffère.
Ils sont striés de mauve, avec un coeur safran ;
Peut-être les dernières larmes de l’hiver ?

 * Ils peuvent aussi être jaunes ou blancs !

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