Archives de catégorie : La Haute Provence

Un hiver mollasson

Poème illustré par un tableau de :
Eric Bruni

La montagne qui dort est couverte de neige.
Sous son édredon blanc, elle a un peu perdu
Son aspect hérissé, ses angles suraigus.
Le ciel est boursouflé d’une lumière beige

Qui distille partout un lancinant ennui.
Le soleil s’est enfui vers d’autres latitudes,
Et les Hauts-Provençaux voient avec lassitude
L’interminable hiver emmitouflé de nuit

S’emparer pour des mois de toute leur montagne.
Il va encor neiger, et le ciel est gonflé
De milliards de flocons tout prêts à dévaler
Des nues vers la vallée, un val étroit où stagne

Depuis quelque huit jours un temps tout mollasson.
Le ciel terni déverse une lumière grise
Sur les toits des chalets, d’où pendouillent des frises
De cristaux effrangés comme des paillassons

S’égouttant lentement. Le brouillard édulcore
Les lignes escarpées, pointues des hauts sommets,
Brouillant d’un voile blanc les à-pics déplumés
Où des mélèzes gris essaient de vivre encore

Malgré le manque d’eau de ce dernier été.
La montagne se tait. Un curieux sortilège
L’aurait-il envoûtée ? Le ciel gonflé de neige
Comme un ballon géant vient juste d’éclater…

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Le crocus et l’oiseau

Un crocus a jailli de l’édredon de neige
Où il dormait encor pour goûter au soleil ;
Le versant escarpé où les flocons s’agrègent
Brille de mille feux sous son disque vermeil.

La fleur est la première à fêter le printemps
Tout prêt à rénover la vie dans la montagne.
Mais un petit oiseau s’ébouriffe en chantant,
Tout gonflé de bonheur. Son gazouillis témoigne

Qu’il sait bien lui aussi que le temps est venu !
Le temps du renouveau, de l’herbe qui repousse
Pour couvrir prestement la froideur du sol nu
Des petits brins serrés de ses millions de pousses.

L’oiseau et le crocus prient à leur façon
La Nature engourdie qui tout juste s’éveille :
La fleur par sa beauté, l’oiseau par sa chanson.
Ils explosent de joie, et tous deux s’émerveillent

Que le soleil enfin reprenne le flambeau.
En hiver, comme un traître, il leur est infidèle
Et s’en va dans le Sud, où par monts et par vaux
Il oublie le Midi pour des pays plus chauds.

Mais il est revenu, bourrelé de remords,
Amenant avec lui un Printemps juvénile
Tout prêt à terrasser la froidure et la mort,
En boutant de l’Ubaye l’hiver quasi sénile

Désormais impuissant face à tant de jeunesse.
Le crocus et l’oiseau frémissent d’allégresse…

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Ascension

Montons tous deux, Amour, au-delà des étoiles !
Ne laissons surtout pas la mort nous dévorer,
Toutes griffes dehors, de ses crocs acérés.
Il faut nous entraider pour mieux mettre les voiles
Et partir vers l’Ailleurs sans nul regret, d’autant
Qu’au delà des nuées la montagne est si belle
Qu’on ne peut faire mieux. Elle est intemporelle
Et nous y trouverons les limites du Temps.
Allons main dans la main, sans aucune inquiétude.
Rien ne peut être pis que ce que vivons !
Vois la vie qui se perd, noyée à l’horizon,
Artisane avérée de tant de solitudes…
Nous sommes deux, Amour, et nous allons marcher
Jusqu’à ce que la mort nous rattrape là-haut.
Tu ne peux partir seule, et surtout il ne faut
Pas avoir peur pour nous ; et ne pas décrocher,
Saisie par la terreur, tes doigts d’entre mes doigts.
Montons, mon cher Amour. Cet hiver doux nous aide :
Il ne fait pas trop froid ! Mais la pente est bien raide
Et tu souffles très fort. N’oublie pas que tu dois
Rester tout contre moi : il faut partir ensemble !
Vois comme tout est beau dans le soleil couchant
Qui peint d’or et de roux la Durance et les champs.
Courage, mon Amour. Sous nos pieds le sol tremble…
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La magicienne

La pluie qui flique et floque est froide sur le Brec,
Un Brec sinistre et noir avec ses flancs pelés,
Dévorés par le feu au mitan de juillet.
L’eau dévale en chuintant du ciel beaucoup trop sec

Depuis des mois entiers, obscurcissant encor
Les prairies calcinées par ce fléau si rare
Dans les monts de l’Ubaye, et dont le jeu barbare
A rasé la montagne. On dirait que la mort

A posé sur la pente un grand suaire noir.
Même le doux automne aux doigts multicolores
N’a pas su redonner à la faune et la flore
Un semblant de couleur ou même un peu d’espoir.

La prairie est grillée des vallons au sommet
Car l’herbe s’est muée en des milliers de mèches
Qui ont bouté le feu à la montagne sèche
Comme de l’amadou. Et tout s’est consumé…

La pluie qui flique et floque est un déluge froid
Persistant et glacé… Mais voici que tout change,
Que se produit enfin un imprévu étrange !
Il est bien terminé, ce grain vraiment pervers

Qui mettait en relief les ravages du feu !
La pluie s’est transformée en millions de houppettes
Virevoltant partout en moultes galipettes :
Des flocons-papillons effaçant peu à peu

D’un voile immaculé les stigmates obscurs
Du cataclysme noir. Soudain illuminée
Par ce tapis tout blanc, la montagne renaît
Sous le ciel ranimé où ressurgit l’azur.

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Bientôt…

Quand l’hiver posera sur la Haute-Provence,
Comme un dôme étouffant, son ciel gris et brumeux,
Il faudra s’efforcer de songer à la chance
D’avoir là, sous les yeux, ces nuages crémeux

Enjolivant le Brec dès le petit matin.
Flottera sur le Sauze une brume frisquette
Floutant les monts tout gris d’un voile inopportun ;
Et désormais inapte à hurler à tue-tête

Comme à la mitan d’août, le soleil rabougri
Se fera tout petit en prenant de la gîte,
Posé sur l’horizon tôt dans l’après-midi.
Ce temps n’est plus très loin ! Et les oiseaux s’agitent,

Comme s’ils projetaient le grand rassemblement
Qui va les regrouper pour la proche aventure.
Le feuillage moins vert pendouille tristement,
La chanson de l’été n’est plus qu’un doux murmure…

Dans à peine deux mois l’hiver sera donc là,
Nous poussant toujours plus de son souffle si froid
Vers la fin de la vie. Cette vie qui s’en va
Tout au long d’un chemin de plus en plus étroit…

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Sur le grand plateau roux…

Sur le grand plateau roux autour de Valensole
Le vent fait onduler les blés comme un dément.
Le soleil qui tournoie scintille éperdument
Sur le plumage noir des corbeaux qui s’envolent

Alors que gronde au loin la rumeur d’un orage.
Le ciel est étouffant, les nues sont indigo,
Se délestant parfois de rares gouttes d’eau.
Il y a vers Gréoux un monceau de nuages

Zébrés de temps en temps par des serpentins jaunes.
Sur le village gris, tout près, tinte le glas :
Un villageois est mort, une âme qui s’en va
Faire un dernier voyage ; et la cloche qui sonne

Sanglote en même temps que les nuages crèvent.
L’homme était peu aimé. Et pour l’accompagner
Des gens bien peu nombreux, tous en train de grogner
Contre l’agitation de l’été qui s’achève.

L’orage a éclaté ; dans le vieux cimetière
Où l’eau s’est abattue tout le monde s’enfuit.
Les oiseaux se sont tus. Tout à coup c’est la nuit
En plein après-midi. Un zeste de lumière

S’accroche encor un peu à la nouvelle tombe
Boueuse et délaissée dans l’énorme fracas
Des éclairs aveuglants. Puis il marque le pas…
Sur le trou mal comblé, lentement, la pluie tombe.

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Le four

Poème illustré par un tableau de :
Vincent Honnoré

L’on dirait qu’est ouverte la porte d’un four :
Dès qu’on sort, l’air ardent nous chope et nous assaille
En nous coupant le souffle. Et notre cœur tressaille
Sous cet assaut brûlant ! Ça fait déjà trois jours

Qu’on n’ose plus flâner tellement il fait chaud.
Et sitôt qu’on le fait, sitôt on le regrette
Tant l’énorme étouffoir nous fait tourner la tête.
Marseille est maintenant un énorme réchaud,

Qui va, c’est évident, commencer à bouillir
Si le soleil poursuit ce maudit badinage
Où il se rit de nous, exerçant ses ravages
Sur notre pauvre corps tout prêt à défaillir.

En ville, il fait trop chaud ! Partons donc pour l’Ubaye,
Il fait bon tout là-haut : peut-être y fait-il frais ?
L’on pourrait se baigner dans le Lac, et errer
Sur ses rives fleuries. Oublions le travail

Et la ville oppressée qui se meurt peu à peu.
Lâchons tout et fuyons vers la Haute-Provence,
Ses versants verdoyants, la fraîche transparence
De son ciel lumineux et certainement bleu…

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