Archives de catégorie : A la maison

Proposition

Poème illustré par un tableau de :
Frans Francken
(1581-1642)

Le vieux Martin est veuf depuis pas mal d’années.
Jusque là, ça allait. Mais voici quelque temps
Qu’il ne supporte plus d’être seul, qu’il attend
De rejoindre là-haut sa bien-aimée Renée.

C’est vrai qu’il n’est plus lui depuis qu’elle est partie.
Il rumine, il s’ennuie, et ne peut plus grogner
Comme quand son épouse, espiègle, le raillait,
La belle ne manquant jamais de répartie !

Maintenant, c’est fini ! Bien trop de solitude,
Un vide déprimant ! Tellement qu’il voudrait
En finir pour de bon. Chagrin, déclin, regrets…
Il trouve que sa vie est de plus en plus rude.

Il se meurt aujourd’hui d’encor plus de tristesse
Quand on frappe à sa porte. Il se force à ouvrir,
Il tire le battant… et là ! Il croit mourir
Car Renée lui sourit, sa femme, sa princesse !

Elle n’a pas changé, tout juste un peu plus pâle.
«  Bonjour, mon cher Martin. On vient de m’accorder
Une grande faveur : je peux te ramener
Avec moi si tu veux. Chance phénoménale

Qu’on n’aura pas deux fois ! Tiens, voici ton suaire…
–  Quel bonheur ce serait de partir avec toi,
Lui répond-il alors. Ce n’est pas bien courtois
De te répondre non ; mais vois-tu, ma très chère,

Je ne peux vraiment pas. J’ai tellement à faire !
Prendre soin de Médor et bêcher le jardin,
Resemer du gazon, tailler les lavandins…
Il faut bien que quelqu’un s’occupe des affaires

Que nous menions tous deux quand tu étais en vie. »
Martin, un peu honteux, voudrait la convertir :
Comment pourrait-il donc en se laissant mourir
Perdre ce dont pourtant il n’avait plus envie ?

Renée, un peu déçue, accepte sa défaite
Et repart sur le champ en rempochant la Mort.
Quant à Martin, sonné, iI prend conscience alors
Que vivre est le seul bien qu’aujourd’hui il souhaite…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, Contes, Les gens, Questions ? | Laisser un commentaire

Le pilier

Poème illustré par un tableau de :

Rembrandt
(1606-1669)

Le cœur de la maison s’est arrêté de battre
Car ça fait bien longtemps qu’on n’a plus remonté
L’horloge du Papet. Il n’y a plus dans l’âtre
Que des cendres noircies. Et c’est sa volonté

De tout laisser ainsi jusqu’à ce qu’il revienne !
Sans doute une illusion? Guérira-t-il un jour ?
Il est tellement vieux ! L’on prie pour qu’il obtienne
Un peu de ce sursis qu’on espère toujours…

Mais le temps vient à bout de tout, même des chênes,
Effritant leur vieux bois qui semblait éternel.
Il est à l’hôpital, désolé de la peine
Qu’il nous inflige à tous. Notre Papet? Mortel ? .

L’immuable pilier de toute la famille ?
Le mas immémorial penche un peu, comme lui,
Et la treille roussie enserre de ses vrilles
Desséchées par le vent le vieux mur décrépi.

Le Papet n’est plus là. La maison est bien vide
Et ses murs délabrés craquent de toutes parts.
La Mort étend déjà ses longues mains avides
Pour l’emporter ailleurs, ce lointain autre part

Dont il a constamment récusé l’existence.
La Meije à l’horizon pointe son sommet noir
Comme un doigt vers le ciel. Un orage commence
A gronder sourdement dans la touffeur du soir…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, Amours, Chez nous, La Haute Provence, Les gens | Un commentaire

Un léger souffle de soleil

Un léger souffle de soleil ?
On se sent aussitôt revivre !
Trois rayons de vent ? L’on est ivre,
Face au ciel peint de bleu vermeil

Là-bas, vers l’ouest. Fin février :
Un zeste de printemps peut-être,
Du printemps qui pour mieux renaître
Doit vite nous faire oublier

Qu’il est plus faible que l’hiver
Aux mille voltes détestables.
Attention, s’il paraît aimable,
A ses retournements pervers !

Une fleur siffle un petit air,
Hâtive ritournelle rose
Qui délicatement arrose
Le jardin d’un frais parfum vert.

Un oiseau fleurit au soleil.
Il s’est perché sur une branche
Qu’inonde une lumière blanche
Annonçant le prime réveil

De cet avril prématuré.
Un oiseau, une fleur, la brise :
Le trio printanier courtise
Les nuages peinturlurés.

Dansant au-dessus du Midi,
Le soleil ranimé effleure
Les pompons des arbres qui fleurent
Bon le gai printemps qui revit.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, La Provence au coeur, Printemps, Zooland | Laisser un commentaire

Les tâches du Printemps

Poème illustré par un tableau de :
Franck Carron

De ses doigts le Printemps amignonne les fleurs
Pour qu’elles s’ouvrent mieux dans la lumière neuve ;
Puis il les colorie de la seule couleur
Qui sied à leur beauté, après la rude épreuve

De ce maudit Hiver qui les a épuisées.
Il a repeint le ciel à grands coups de pinceau
Dégoulinant de bleu. La campagne grisée
Se laisse caresser par ses tendres assauts,

Buvant avidement les rayons du soleil
Qui chauffe le sol noir de ses flammes fourchues.
L’eau du puits étincelle, et un halo vermeil
Couronne l’olivier aux ramures crochues.

Le chat dort sur le dos. Il n’a même pas vu
Le tout petit oiseau ramassant des brindilles
Pour son nid frais bâti, qui doit être pourvu
De mousse bien douillette et de fraîches ramilles !

Le Printemps affairé qui voudrait bien l’aider
N’en a pas trop le temps : il a bien trop à faire :
Décourager le vent qui s’est mis à rôder
Et dont le souffle froid peut refroidir la terre ;

Faire monter la sève au coeur des arbres nus,
Effleurer les bourgeons pour qu’ils s’ouvrent plus vite,
Installer pour longtemps le beau temps revenu,
Ne surtout point bâcler sa tâche à la va-vite…

C’est pas mal de boulot, mais ensuite il aura
Neuf longs mois délicieux pour vivre sa paresse.
Tout doit donc être au point. Il sait qu’il ne peut pas
Commettre comme un sot la moindre maladresse…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, La Provence au coeur, Printemps | Laisser un commentaire

Oui, c’en est bien fini…

Oui, c’en est bien fini : il est là, l’on grelotte,
Il nous a rattrapés, ce fichu mauvais temps,
Il nous va donc falloir attendre le printemps –
Un printemps prisonnier et qu’emberlificote

Les filins de l’hiver jusqu’à fin février !
Oh, revoir un soleil vigoureux et allègre !
Pour le moment, hélas ! sa lumière est bien maigre :
Quelques rayons chétifs sur des rameaux grillés

Par un premier grand froid dont le terrible souffle,
Anéantissant tout au cœur de mon jardin,
A massacré mes fleurs dont les vertugadins
Pendouillent défraîchis dans le vent qui s’essouffle.

Pétrifié lui aussi par cet horrible gel !
L’hiver s’est offusqué de notre indifférence ;
Il nous la fait payer, et avec tant d’outrance
Qu’on se croirait déjà aux entours de Noël.

Tout est luisant de givre ! A vous geler sur place…
Des stalactites blancs sont suspendus au toit
Tels de longs doigts osseux engourdis par le froid.
Où s’est enfui ce temps où nous sucions des glaces, 

Comment pouvions-nous donc nous délecter ainsi
De ce plaisir glacé et de ces friandises,
Sans doute détachées d’une froide banquise ?
Oui, l’hiver est bien là, et nous sommes transis…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, Hiver | Laisser un commentaire

La maison éplorée

La maison comme hier est tout à fait la même :
Les meubles sont en place et je n’ai rien changé
A la décoration. Rien n’a vraiment bougé,
Et pourtant ce n’est plus du tout celle que j’aime!

Je ne peux plus rien voir avec les mêmes yeux.
Un écran singulier désormais s’interpose
Entre la vie et moi. Et tu en es la cause,
Toi qui t’en es allé là où tout est bien mieux…

Même chose au jardin, dorénavant si terne
Qu’il semble avoir perdu sa grâce et ses couleurs.
Sentirait-il aussi cette énorme douleur
Epandue alentour ? Il a l’air d’être en berne,

Et ses fleurs tout ensemble ont fané l’autre nuit.
Le printemps revenu est semblable à l’automne,
Le ciel ensoleillé est d’une teinte jaune
Occultant sa lumière, et les oiseaux ont fui.

La maison s’est tassée, muette et silencieuse.
Dans le salon obscur, le piano est fermé ;
Mais y murmure encor le vieil air élimé,
Discordant et vieilli, d’une ancienne berceuse

Que tu jouais sans cesse… Où t’en es-tu allé,
En quel lieu mystérieux ? La maison est si vide
Sans toi qui est parti… Mais la Mort est avide,
Et quoi que nous fassions, nous sommes ses valets.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, Printemps | 3 commentaires

La corvée

Poème illustré par un tableau de :
Suzanne Bourdet

L’été est vraiment sec par ici ! L’on ne peut
Oublier, fût-ce un jour, la corvée d’arrosage,
Car sécheresse et fleurs ne font point bon ménage !
Il faudrait remercier pour les jours où il pleut

En août et en juillet : ça confine au  miracle…
Depuis quelques années, le ciel s’est asséché
Et la chaleur a crû. Nos jardins bien léchés
Nous offrent, désolés, un affligeant spectacle

Si l’on omet un soir de les pourvoir en eau !
Telles des chiffons mous, les feuilles qui pendouillent
Leur donnent sur le champ une bien triste bouille ;
Et les écervelés se sentent tout penauds

De n’avoir point prévu cette déconfiture.
Pour les roses ça va : tempérament costaud !
Mais ce n’est pas le cas de tous ces végétaux,
Donnant à nos édens une aimable figure

Si en contrepartie on les abreuve bien :
Il faut les arroser chaque jour, chaque soir !
Voyez-les frétiller dès qu’ils voient l’arrosoir,
Tout prêts à recevoir le jet d’eau magicien

Qui les embellira et les fera revivre !
Les pivoines flamboient en gonflant leur jabot,
Les zinnias, les dahlias, les lys, le plumbago
Se gorgent goulûment de l’eau qui les enivre :

Le jardin qui revit est de plus en plus vert
Après avoir subi les affres de l’enfer…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Publié dans A la maison, Le début de l'été, Le soleil-lion | Laisser un commentaire